Problèmes de la recherche et des institutions scientifiques. Elections au Comité National de la Recherche Scientifique.
Troisième addendum : la recherche française, au bord du gouffre.
L'avenir du CNRS paraît sérieusement compromis, après l'annonce de sa transformation progressive en une simple agence de moyens faite par Nicolas Sarkozy à Orsay le 28 janvier et confirmée dans un discours du 5 mars qualifiant le statut des chercheurs de « vieux statut mité ». Même si la présidente du CNRS s'est efforcée de rassurer personnels et opinion publique dans son interview du 2 avril dans Le Monde, le CNRS s'est déjà vu retirer son rôle national en matière d'évaluation au bénéfice de l'AERES. Les conseils d'administration du CNRS et de l'INSERM ont soutenu, comme souhaité par Valérie Pécresse, le découpage en instituts de ces établissements. Un mode d'organisation qui avait toujours été rejeté à cause du risque de cloisonnement et d'affaiblissement de l'interdisciplinarité et de l'indépendance des chercheurs. Catherine Bréchignac déclare : « L'intérêt d'un institut est de s'occuper (...) de la programmation de la recherche à long terme, ainsi que de la mise en réseau pour une meilleure synergie au niveau international ». Mais toute la recherche ne se programme pas à long terme, ni ne nécessite de mises en réseau. La présidente du CNRS confirme en réalité la stratégie de transfert aux universités de l'essentiel des activités de recherche. Seuls les grands programmes et les grands équipements resteront de la compétence du CNRS dans ce schéma. Pas pour longtemps car, d'après les principes définis par le Traité de Lisbonne, leur organisation reviendra à terme à l'Union Européenne.
Voir nos notes de blog récentes :
« Sarkozy, Pécresse, la « réforme » du CNRS et le « vieux statut mité » des chercheurs français » (23 mars 2008)
http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2008/03/18/nicolas-s...
« « Réforme » du CNRS et de l'INSERM, interdisciplinarité et perspectives de cloisonnement de la recherche française » (29 mars 2008)
« Recherche scientifique française : peut-on partager la précarité ? » (2 avril 2008)
http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2008/04/02/recherche...
« Les missions du CNRS et l'interview de Catherine Bréchignac du 2 avril » (3 avril 2008)
« L'interdisciplinarité du CNRS et l'interview de Catherine Bréchignac du 2 avril » (7 avril 2008)
http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2008/04/06/l-interdi...
Il semble bien que la recherche française ait été engagée dans une voie très dangereuse. Le Traité de Lisbonne en cours de ratification risque de comporter le transfert à l'Union Européenne, et la délocalisation, d'une partie importante de ses moyens. Une menace directe pour l’IN2P3 et l’INSU, ainsi que pour l’ensemble des activités organisées dans des structures dites « fédératives ». En même temps, la disparition programmée des grands établissements de recherche français ne pourra que favoriser l'emprise des institutions européennes sur le financement et l'organisation de nos activités scientifiques. D’ailleurs, la transformation à terme du CNRS en agence de moyens n’est plus viable dans le contexte du Traité de Lisbonne. La situation est donc très grave.
http://fr.blog.360.yahoo.com/indep_chercheurs
http://science21.blogs.courrierinternational.com
Deuxième addendum (14 mars 2008) : la menace de délocalisation de la recherche scientifique
On commence à entendre, de la part de certaines coupoles, des cris d’alerte de plus en plus pressants quant aux conséquences de la politique de délocalisations des deux dernières décennies. On nous avait dit jusqu’à présent que les délocalisations ne concerneraient que le travail dit « peu qualifié ». C’était nier l’évidence, par exemple, de la délocalisation de composantes importantes de la recherche pharmaceutique. Mais à présent, c'est contre cette idée de base que s'est inscrit en faux l'ancien ministre français Jacques Barrot, actuellement vice-président de la Commission Européenne, dans un article publié par Les Echos le 10 mars 2008, intitulé : « Les illusions d'une Europe sans industries ». Barrot écrit notamment :
« Voilà bien une autre illusion : celle de pouvoir rester des donneurs d'ordres à des sous-traitants implantés dans les pays émergents. Celle de prétendre développer une innovation performante sans qu'elle soit fécondée par le nombre et le savoir-faire des exécutants, comme elle le sera notamment en Asie ».
(fin de citation)
Un discours qui tranche avec celui du rapport de juillet 1999 intitulé « Rapport sur les négociations commerciales multilatérales », signé par l'alors députée européenne Catherine Lalumière, ancienne ministre et ancienne secrétaire d'Etat, avec un Inspecteur général des Finances, un conseiller référendaire à la Cour des Comptes et un chargé de mission au Parlement Européen, estimait notamment :
« La libéralisation des échanges offre deux avantages essentiels : elle permet, d'une part, la spécialisation des activités et, donc, une meilleure utilisation des ressources ; elle accroît, d'autre part, les débouchés qui s'offrent à chaque industrie et conduit donc à une réduction de ses coûts. Les gains qui en résultent, on l'oublie souvent, bénéficient aux consommateurs dont le pouvoir d'achat se trouve accru.
(...)
On observe, depuis vingt ans, une détérioration de la situation relative des travailleurs dont la qualification ne correspond pas aux offres d’emploi, dans tous les pays développés. (...) En Europe, où la réglementation assure un certain niveau de salaire minimal, les travailleurs dont la qualification est moins demandée ou qui sont peu qualifiés ont été proportionnellement les plus frappés par le chômage.
(...)
... Il y a des perdants nets au libre-échange. Dans les pays développés, ce sont les travailleurs les moins qualifiés. Avec l'ouverture des frontières, leur production est concurrencée par celle des pays émergents, la valeur attachée à leurs services diminue, leurs salaires sont poussés à la baisse et leur emploi est menacé. A l'inverse, les travailleurs les plus qualifiés voient leurs services de plus en plus valorisés. Leur production trouve de nouveaux débouchés dans les pays émergents. Ils bénéficient d'une demande croissante et leur rémunération s'améliore ».
(fin de citation, document accessible sur le site du Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Emploi)
Cette doctrine avait confirmée et maintenue par la suite, malgré les alternances politiques de façade. En juin 2003, l’alors ministre de l'Economie, des Finances et de l'Industrie Francis Mer déclarait dans une interview publiée par le journal Les Echos :
« Il y a des métiers industriels qui ont été délocalisés vers des pays à bas salaires : cela s'appelle la spécialisation internationale du commerce. Prenez l'exemple de la sidérurgie : ce type de métier doit, pour assurer sa survie en Europe, se concentrer au maximum sur le savoir, et localiser sa production là où les coûts, qu'il s'agisse des salaires ou des matières premières, sont les plus avantageux. C'est ce phénomène qui explique la croissance chinoise. Il suppose a contrario que l'Europe se mobilise sur l'innovation, la recherche et la formation professionnelle. (...) ».
(fin de citation)
L’article de Jacques Barrot ce cette semaine acte l’échec d’une politique appliquée depuis deux décennies par tous les gouvernements qui se sont succédés. Mais la « réforme » prévue, mettant en cause l’existence du CNRS, suit le courant de la « pensée unique » des années 1980 - 2000. A présent, la recherche scientifique et technologique française risque d’être l’une de ses principales victimes. Le transfert des moyens budgétaires du CNRS à des universités programmées pour travailler avec les mêmes milieux financiers et les multinationales qui se trouvent à l’origine des délocalisations, augure le pire. Il en est de même des transferts de moyens à des institutions européennes qui non seulement pratiqueront des délocalisations « internes » à l’Union Européenne, mais sont acquises à la politique de la grande finance.
Voir nos trois derniers articles :
«Vers une délocalisation générale de la recherche scientifique française et européenne ? » (11 mars 2008)
http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2008/03/10/vers-une-...
« Création d'un Institut européen d'innovation et de technologie et casse programmée du CNRS français » (12 mars 2008)
http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2008/03/12/creation-...
« Délocalisations, recherche scientifique et propagande politique » (13 mars 2008)
http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2008/03/12/delocalis...
La préservation du service public de la recherche, de ses moyens et de l'indépendance des chercheurs est devenue un enjeu citoyen de première importance. Il est donc urgent de se mobiliser à tous les niveaux contre le projet de démantèlement du CNRS, contre toute tentative de délocalisation de la recherche française et pour la stabilité de l'emploi scientifique. Mais la responsabilité de la situation qui s’est créée ne revient pas uniquement à l’actuel gouvernement, ni à celui d’avant mai 2007. Les lois votées en 2006 et 2007 n’ont été que la suite d’un long processus.
http://4mars.recherche-enseignement-superieur.fr/spip.php?article4
Communiqué de presse suite à la réunion du 4 mars 2008
mardi 4 mars 2008
Ce mardi 4 mars 2008, plus de 600 directeurs de laboratoires de recherche et membres d’instances scientifiques de tout le territoire se sont réunis à Paris pour exprimer leur vive inquiétude sur le nouveau paysage de la Recherche qui est en train de voir le jour au travers des réformes, déjà mises en place (loi d’orientation et de programmation de la recherche de 2006), ou en train de l’être (loi LRU sur les universités), ou annoncées dans le discours du président de la République du 28 janvier dernier.
Nous considérons comme indispensable d’effectuer une évaluation de ces réformes. Ce bilan doit être un préalable à toute nouvelle réforme qui, à défaut, constituerait une fuite en avant.
Nous réaffirmons que toute réforme doit respecter les principes fondamentaux qui suivent, conditions indispensables pour que la recherche française puisse conserver son rang dans les grandes nations scientifiques et accroître son rayonnement international :
- Le plus important d’entre eux est le respect de l’autonomie du champ scientifique par rapport au politique.
- La recherche fondamentale visant à faire progresser la connaissance, sur un front large, est indispensable pour avancer sur les grands enjeux stratégiques et sociétaux, ceux-ci pouvant être dégagés par la puissance publique. Elle doit s’appuyer sur la coopération et non sur la concurrence.
- Les différents opérateurs de recherche (organismes et établissements d’enseignement supérieur) ont vocation à mener une politique scientifique, se concrétisant et se complétant au niveau du laboratoire.
- Un renforcement significatif des financements de base pluriannuels alloués aux laboratoires de recherche, par rapport aux financements sur projets à court-terme plus finalisés (Agence Nationale de la Recherche), est indispensable. Remarque : les financements de base des laboratoires sont en forte baisse (par exemple baisse de 15% en moyenne en 2008 au CNRS).
- L’attractivité des métiers de la recherche passe non seulement par une revalorisation des rémunérations et des carrières des personnels de la recherche et de l’enseignement supérieur, mais aussi par le renforcement d’une politique de recrutement sur poste permanent le plus rapidement possible après la thèse. Le doctorat doit être réellement reconnu comme diplôme professionnel.
- Les conditions permettant aux enseignants-chercheurs d’exercer leur activité de recherche doivent être améliorées.
- Le CNRS, opérateur de recherche généraliste, pluridisciplinaire, est un garant de la recherche fondamentale, et un partenaire des établissements d’enseignement supérieur. La transformation du CNRS, après l’INSERM, en un ensemble d’instituts présente de ce point de vue des risques d’éclatement de l’organisme.
- L’évaluation des personnels et des structures à l’échelle nationale doit comporter une forte proportion d’élus par les pairs.
Nous, directeurs de laboratoires et membres d’instances scientifiques, avons des propositions à faire sur l’évolution de la politique de recherche et les remettrons au plus vite. Nous maintenons la vigilance et prendrons toute action appropriée si les décisions gouvernementales remettaient en cause les principes que nous venons d’énoncer.
Notre premier commentaire : Cette déclaration comporte des points positifs (dénonciation du risque d’éclatement des organismes comme le CNRS ; défense de la stabilité de l’emploi scientifique…). Elle est floue, en revanche, sur d’autres. Par exemple, que faut-il entendre par « autonomie du champ scientifique » ? Une telle « autonomie » risque d'être, tout compte fait, celle de quelques « chefs ». Le principe de l’indépendance des chercheurs (de chaque chercheur ! ) n’est pas clairement affirmé, et ce sont des « directeurs » et des « membres d’instances » qui s’expriment théoriquement en leur nom. Malheureusement, ce type de démarche apparaît trop souvent devant l’opinion publique comme une mobilisation de personnes influentes. Au point que Le Monde intitulait son article 4 mars sur cette réunion : « 600 patrons de laboratoire sonnent la mobilisation des chercheurs ». C’est sans doute le grand point faible des principales initiatives dites de « défense de la recherche » depuis les années 1990, et la source de nombreuses ambiguïtés récurrentes de ces mouvements qu’il conviendra d’analyser.
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